...Son état eschatologique s’épuisa quand la brume océane laissa place à un air chauffé à blanc. La clim soufflait. Au loin les gratte-ciel restaient à distance enveloppés de gaze. On quitta le freeway pour une avenue striée de rails. Elle était bordée d’entrepôts. Sorti d’un vague terrain grillagé, un truck chromé jusqu’à la garde nous coupa la route dans un concert de cornes. La Pontiac automatique se posa enfin au bout d’une impasse contre une montagne de détritus. Soupir hydraulique. Mickey extirpa aussitôt de la boîte à gants un trousseau phénoménal dont une seule clé, « la putain de dernière comme toujours, grogna-t-il, ouvrait cette putain de porte. » Un grincement ferroviaire accompagna le battant. Il plongea  dans l’obscurité  mais  revint  aussitôt  sur  ses  pas. « Eh mec, tiens ta langue ici ! Pas un mot sur tout ce cirque… Et bouge pas ! »

Des relents d’ail et d’oignons flottaient. Au bord de la catalepsie cérébrale, je fermai les yeux pour paraître plus mort. Le type qui se rappliqua faillit me coûter une résurrection fou rire. Il était aussi râblé et anémié que le grand chat dégingandé était noir. Derrière lui, une lumière pisseuse donnait à voir l’intérieur du hangar. Nous traversions rapidement entre des piles de caisses quand j’entrevis une toile peinte grossièrement roulée dans un coin. J’en éprouvai la plus familière et invraisemblable impression. Le patron poussait déjà la porte du fond. « On n’a pas encore fini les loges », il dit sans se départir d’un rictus. Il fallut traverser un autre réduit avant de déboucher dans l’arrière-salle. Ca puait la serpillière. Il me montra une table, une chaise et un miroir. « Fais ta place. Tu partages avec Little Tommy et Ros. » J’eu tôt fait de piger que le premier, un gosse du quartier, bronzé comme un Maillol, venait gesticuler son krump maison en hommage au grand Johnson. Il passait avant moi. Après, c’était au tour d’un gars de la côte Est, un certain Ramon Rosenberg. Il trafiquait du blues suivi de loin par un pianiste intermittent du nom de Joss, répétant à l’envie qu’il avait accompagné Chet Baker. Celui-là, un cocktail chicano, avait son heure les soirs de forme après goudronnage en règle de ses cordes vocales et ramonage au whisky. Quant à moi, j’avais bricolé un cut-up à la sauce spanglish. « Que du beau monde ! », conclut le boss en se fendant d’une grimace.

Le bar ouvrait après la sieste. Il végétait jusqu’au soir de Bourbons limonades en bières chaudes. Puis c’était le levé de rideau. Quand la nuit tombe sur le Watts, la pierre décharge sa brûlure et les hommes leur misère. Mickey déboule alors. Il quitte baggy et sweet  pour enfiler un costard sur son gilet pare-balles. En dix sept ans, il avait connu trois managers, une tripotée de filles qui cassaient les verres ou se poudraient le nez pendant le service, un doigt en moins et « des putains de fumiers capables d’enjamber les blacks qui couchent dans des cartons sur Alameda…» Il faisait l’entrée et, pour certains, la sortie. « Cette peinture dans le hangar, c’est celle du clown ? », je lui demandai quelque temps après. « Toi t’es coriace ! Qu’est-ce que je t’ai dit ? » il rétorqua, continuant d’empiler les chaises...

            

                                                                                                                                                                    (extrait)