...Makaika se coucha ce soir là avec une promesse que sa moue enfantine rendait irrésistible. Noël approchait. Chaque année si on ne trouvait dans la Croix du Sud son guide de lumière, on n’en chassait pas moins le sapin pour le garnir de friandises et de folies scintillantes. A sa crête la plage était cousue d’une herbe étoilée de surgeons. La fin du printemps voyait de grandes araignées s’en détacher que le vent roulait jusqu'à ce qu’un aiguillon s’agrippât à la dune. S’y desséchant, s’ensablant, avant que la graine ne germe dans un repli d’humidité, le plein été voyait les enfants accourir pour les arracher à leur lente métamorphose, couvrir de peinture leur barbes raides et en garnir l’arbre de leur Noël austral.

Bluff l’avait admis : on achèterait un petit pin de Norfolk à condition qu’il finisse en pleine terre dans un coin de leur jungle. Et si on n’était pas sage, on ferait aussi un Jésus tout noir spécialement pour la crèche. Ils avaient éclaté de rire puis laissé faire l’amour, là sur le pont tandis que tombait une brume musquée.

Il se releva quand elle fut tout à fait endormie. Le fanal vert du phare balayait le versant. Dressant le pouce il écrasa l’image idiote d’un bateau-mouche juste à la courbure de l’horizon, alluma une bougie puis l’éteignit aussitôt, le temps de reluquer un gecko figé à l’envers sous une poutre. Il aimait se tenir assis là sur la véranda, dans le froissement marin de la nuit, nimbé seulement par le halo lunaire, enveloppé d’un plaid face à l’océan.

Il n’avait pas tout dit à Makaika. Comment quelques mois plus tôt, à Hong Kong, revenant d’Europe, obligé à une escale de onze heures sous les rappels à l’ordre des haut-parleurs, il avait fini par aller se coller contre les vitres à l’extrémité du hall de l’aéroport. La nuit de Kow Loon, une coupole mauve aux gemmes multicolores, vibre dans l’hygrométrie insensée de l’air. On voit bientôt s’allumer un point à la crête des gratte-ciel. Nourri des milliards de feux, il grossit et fond sur vous comme un phare cyclopéen. La silhouette du Boeing sort alors du néant à l’instant ultime et vous écrase sous sa monstruosité.

– Une sacrée impression, hein ! Surmontant les convulsions d’un groupe de touristes, la voix s’était éteinte au creux de son oreille, y déposant son souffle.

Bluff se retourna. Karl H. se tenait debout, sa familiarité soudain tellement plus incongrue que la terreur foraine des atterrissages. Ils eurent tôt fait de remonter le terminal, meublant leur course des pires banalités sur la condition du passager en transit. Installés dans un coin tranquille du bar, Karl H. fut le premier à combler un vide anxiolytique.

– J’ai terminé mon livre.

Bluff le dédommagea d’un rictus.

– Cul, politique et religion. La trinité parfaite. Pauvert le prend. Il m’édite. Celui qui a porté Sade, Apollinaire et Réage, préfacé Le con d’Irène pour Deforges sans le publier alors qu’il savait qu’Aragon en était l’auteur, édite Karl H, il pavoisa.

– La littérature c’est foutu, dit Bluff  forçant son dépit.                                                                                      

                                                                                                                                                                    (extrait)