Celui qui portait le nom d’Halis entraînait avec lui des lambeaux de nuages, l’ombre bleue des sapins, quelque trace de lune comme on la voit parfois égarée en plein jour, diaphane et fuyante. Ses mains écartaient ses paroles comme redoutant qu’un sens définitif privât le monde de sa part de secrets. L’autre, Klotz, venait de quitter le Neue Shangauer Nachrichten. Il se refusait à continuer de recopier les dépêches Reuter et à chercher du poison dans les nouilles d’un pauvre type mort d’apnée.

En ce soir de Saint Sylvestre, les arbres se gainaient de cristal. Le rendez-vous avait été convenu à deux pas du Carneto. Le quartier disposant d’un statut de zone franche, des fillettes y soulevaient leur jupe avec un sourire d’icône. De vieilles femmes drapées des pieds à la tête proposaient le dogme. Des unes aux autres, le même khôl autour des yeux ne cernait ni honte ni espoir. Certains hommes tenaient leur virilité publique. D’autres offraient un choix d’armes et de munitions dans des mallettes ouvertes. Une ruche dont il sortait un miel toujours plus transparent.

Au bout de la place monumentale, le Pond se perdait, un bassin gelé où des jeunes se jetaient cramponnés à de petites coupoles en Corian. Les fantomatiques convois du tramway glissaient à proximité accompagnant d’un carillon de notes douces la poussière d’ange qui volait. On avait échangé le salut de franchise, main droite sur le cœur et la gauche barrant le front. Klotz s’était mis à éplucher une orange. Les pelures tombaient à ses pieds.

Vous en voulez ? il dit, mettant sans attendre un quartier juteux dans la main d’Halis. Celui-ci le reçut avec un signe de tête puis l’enveloppa dans un mouchoir.

Ça existe encore ? s’étonna Klotz, observant le tissu.

Il est propre, bredouilla Halis.

Made in India ! Le mangeur d’orange cracha une volée de pépins puis se tourna vers le bassin,. Il se déboutonna et se mit à pisser. L’urine éclaboussait la glace. Une petite mare jaune se formait jusqu’aux tiges raides d’une prêle… Alors vous comptez négocier? il poursuivit sans se retourner.

Vous ne savez que poser des questions, trancha Halis.

Klotz fit face peaufinant un rictus. Mettez ça dans votre crâne céleste, mon ami : je suis un privé de la cause publique. Si vous connaissiez un peu mieux cette satanée ville vous sauriez qu’elle est aux mains des accapareurs. Puis il prit familièrement le bras d’Halis. Une invite à bouger.

Ils croisèrent la place en diagonale. Sur l’autre versant, s’alignaient des brasseries. On écaillait les huîtres. Des torchères brûlaient sous les auvents. Des bougies coloraient les tables. Le gaz, l’iode et la friture s’ajoutaient au goût de ferraille de l’hiver urbain. Entre les grills à marrons et les stands de bimbeloterie, une patrouille contrôlait les identités.

Voyez ! il souffla à l’oreille d’Halis.

                                                                                   

                                                                                                                                                                    (extrait)