Second garçon - ... Je ne connais rien aux champs de lumière. Lorsque la neige s’ajoute à la neige on peut dire les choses calmement, sans élever le ton. Sa blancheur n’efface pas nos instincts. Je sais cela : la boue affleure et, sous ce sucre, les os finiront par remonter comme les pierres dans les labours. Ces anges ! On les monté sur des socles quand dieu s’est coupé des hommes. Ils ont les pieds dans le ciment, les ailes soudées au corps. Ils portent des couronnes armées, des chasubles cousues au marteau et au burin. Leurs sourires brillent des limaces qui leur passent dessus. Leurs orbites sont creuses où logent des araignées. Ils sont là quand les buis répandent leur pisse chaude. Ils sont là lorsque l’églantier fleurit puis après qu’il a noirci, quand la résine sue et quand la pomme éclate. Sache que du jour où l’esprit a perdu la raison et la raison sa grâce, l’âme a cessé d’être. Demain comme hier, avec ou sans cette hermine sur leurs épaules, cette armée pèse son poids de ruines.

 

Premier garçon - Je voudrais reconnaître ce qui en moi est faible mais je dis aussi que ce sont des choses que nous devons ignorer. Il faut avoir le sentiment qu’on n’appartient plus au monde et que ce monde ne nous appartient plus pour parler de la sorte. Ce n’est pas de notre âge. Qui croise-t-on d’autre que de vieilles femmes ? Elles portent leur broc d’eau comme si elles allaient au jardin. Elles restent des heures à gratter la terre. Elles arrachent les mauvaises herbes. Chacune a son petit mort qui grandit pour elle. Il pousse. Il fleurit dans leur tête et remplace l’image du vieillard fatigué qu’elles ont semé par un nouvel amant qu’elles couvrent de pétales. Rien n’est plus doux que de caresser ce granite et de laisser entendre qu’on le débarrasse de sa neige. Qu’importe ces statues ! Je crois les anges faits d’une éternité de craie au paradis de nos marelles, occupés à pousser les astres au crépuscule derrière une haute montagne. Qu’on le veuille et le monde redeviendra aussi plat qu’une assiette, un éclat de porcelaine flottant dans un grand bain. Que le Royaume promis reste à jamais promis afin que les promesses restent les mensonges qu’on nous doit. Mes yeux ne traversent pas ces dalles. Mon cœur ne s’échappe pas de ma poitrine mais ma tête, elle, sait prendre la forme d’un poignard ou d’un ballon… C’est trop de gravité. Il reste beaucoup de bonheur sans emploi et à être soulagés et protégés comme nous le sommes, mangeant plus qu’à notre faim, ouvrant le jour par un sourire et chaque soir oublieux des peines, nous devons nous réjouir d’être ensemble, côte à côte, aimables et aimés.

 

Second garçon - Aimés ! Dis-tu « aimés » ? Veillés par des oies, oui ! On nous embue de larmes et de baisers, nous ramollit de caresses. On nous rachète d’avoir été un temps les victimes ou les vengeurs d’un sexe maternel. Faut-il qu’on nous berce pour nous faire entrer l’amour dans le crâne ! Aurons-nous le nez froid en rentrant qu’on ne nous traitera autrement qu’en victimes de guerre. Je ne tiens pas à inspirer la moindre sollicitude afin de décourager toute récompense. J’éveillerai le soupçon. J’en viendrai à inspirer une telle curiosité qu’on viendra me parler dans l’oreille des complots de ce monde comme si mon écoute en dépendait...                                                                                

                                                                                                                                                                    (extrait)