...Resté seul, ce soir là, le garçon demeura prostré après la sortie du précepteur. C’était l’heure de la rémission solaire. Le village s’éveillait ; les moutons, les premiers à se faire entendre, au martèlement de leurs sabots, à leurs bêlements irritant l’air surchauffé, aux sonnailles. Les battoirs claquaient. Le banchage sourd de la paille dans l’argile reprenait, le filage ronronnant et le choc des seaux. Sous la hie, des pavés détonnèrent enchantés par l’aigre pastourelle d’un fifre. Peu à peu sa pâle effigie se teinta. Son sourire revint. Il se leva.

Il prit par l’allée des ifs. Ces flammes bleues dressées pour la compagnie des morts lui inspiraient une droite ligne. Il ne comptait jamais autrement leur échapper qu’en feignant un air détaché, comptant ses pas pour son divertissement en soignant la mesure de ses gestes. Vint le lourd portail barré de clous et de traverses qui le libéra.

Il se mit dans l’instant à courir. Il cascada par dessus les bornes, se faufila, déjouant l’encombrement des seuils où les plus bonasses des chiens et des poules disputaient une tranche d’ombre aux vieillards assis. Il freina sa course, sut distribuer un hommage, reconnaître de dos une mantille ou selon fredonner une cantilène. Passée la tour de garde, on dût le voir s’envoler mais là le cœur lui manqua. Il sautilla pauvrement. Il reprit une course lasse. Il se sentit vieillir.

La marche du village descend alors, perd son parfum de savon et d’agrume avant de regagner un coteau planté de vergers caillouteux. Le socle concassé de la montagne se détache avant les vignes étiques. Cela donne existence aux nuages vers quoi l’on est désormais tendu. Les ahans des hommes s’effacent de l’oreille. Restent les bodegas, creusées dans le flanc de la roche, sonnant comme des conques bachiques où se goûte un vin amer et glacé. L’alouette est maintenant pendue à ses trilles. Le pied frôle des scarabées dans la poussière rouge du sentier. Voilà le sommet, la Peña de San Jorge.

C’est à l’une des branches d’un pin que le jeune clerc suspendit sa blouse. Puis il s’allongea, pesant de tout son corps sur les alênes effilées et ce qu’il restait de terre indigeste où affleuraient les veines blanches du calcaire. Sous ses paupière passa une procession : des courtisans poudrés, des chantres pastoraux voilés comme des chameliers maures dont les voix à l’unisson des cloches de San Sebastian, entonnèrent un glorieux Ave maris Stella. La Castille était alors affligée d’une peine utérine. Elle geignait comme une duègne grappillant son rosaire. On n’avait assez de cierges pour tous ses fils armés à Tolède contre le musulman quand la peur asséchait le sein des femmes et les enfants tétaient du poison. La mort était plus fertile que la saison sous la promesse chrétienne. Il se laissa envahir par les fourmis et les mouches abreuvées à sa sueur. Son heure était à naître ou mourir.

Corps oublié, on l’oublia encore lorsqu’il rentra les cheveux collés de résine, couvert de poussière. La maison vivait d’un regard intérieur, traversée d’âme en âme par le fer du lignage. La piété avait épousé la noblesse. La dévotion la vertu. La compassion la renommée. Cela rend indifférent aux apparences quand les racines plongent si légitimement en deçà même de la réalité....                                                                                

                                                                                                                                                                    (extrait)