24 pages / 2 illustrations noir & blanc / 19 x 19 cm

 

D’abord ça a commencé par la pluie. Puis le froid est venu. Puis la nuit en plein jour. Maintenant les nuits ont perdu leurs étoiles. L’air sent le fer. Il neige. Plaise à Dieu, le bois est rentré. On a de la farine, des pommes de terre et du chou. Du foin pour les bêtes. Le jambon sèche dans la cendre et le lard est dans le sel. Nous ne manquons de rien. Chaque jour nous venons à l’église. Un lumignon suffit à nous faire reconnaître du seigneur. On le  tient comme un verre de grenadine. Assis, les images s’évaporent et l’humidité de nos manteaux… Je me souviens d’une gravure en noir et blanc avec des mots latins où la terre flottait comme une assiette entre deux eaux avec des créatures au-dessus et en dessous des monstres. Dieu se tenait sur son trône. Il savait les limites de son monde et inspirait la confiance à son peuple. Après tout, il n’en reste guère des couleurs. Le jour ne traverse plus les vitraux. J’ai connu ce temps quand la Résurrection coulait ses sirops dans le chœur que ça donnait envie de danser avec le portail grand ouvert sur l’été, vers quoi on se tournait en tortillant nos robes attendant le cortège nuptial. La mousse prend le verre. Le plomb est rongé. Et maintenant il neige de jour comme de nuit. Hier, c’était l’Avent. « On n’entend plus le coq, a dit le prêtre. Mais reconnaissez-vous l’ibis ? En ce jour de la naissance du sauveur nous devons fleurir notre cœur aux paroles de l’ange. Nous devons faire s’ouvrir tous les lis des champs. » Voilà comment il sait parler avec la suie sur ses épaules alors que dehors tout est blanc. Il a continué son sermon sur la Palestine. Paraît qu’on l’appelait Paphlagonie ! Il y a très longtemps elle était occupée par les Sarrasins. Saint Georges en était le patron. Il avait son temple. Et son effigie de chevalier portait une armure ainsi que des cnémides d’airain, des jambières, a expliqué le prêtre, les mêmes qui chaussaient les soldats de ce temps : des grecs. « Regardez-le, il a lancé. Regardez-le bien, à propos de Saint Georges. » Nous avons tourné la tête. La statue est sur un dé à gauche contre le pilier. Il manque une patte au cheval. La lance est cassée et aussi la queue du dragon. Le bois a perdu sa peinture. La seule vie qu’on lui doit est de se creuser chaque jour davantage. Mais je suis sûr de ça : lorsqu’il n’en restera qu’un os, nos mains seront encore trop petites pour contenir toute sa grâce...

                                                                                                                                                                  (extrait)