Alice

Vous savez faire parler de vous. Et en bien ! Je vois partout vos jolies boîtes décorées. Elles se montrent tout à fait pratiques pour conserver des biscuits. Ne vous fâchez pas si je vous rapporte encore qu’on dit que vous avez inventé un billard circulaire et un appareil pour écrire dans le noir. Les gens de rang et d’intelligence vous reconnaissent une remarquable prodigalité.

Charles

Ainsi…

Alice

Auriez-vous quelque nouveau projet ?

Charles

Je dîne seul et prends le thé en compagnie. On m’invite et on me plaint. Mes excentricités font de moi un homme public et ma sincérité un reclus.

Alice

Encore ! Vous promettiez plus de récréation.

Charles

Que diriez-vous d’une partie de croquet ? Il y a là un pré magnifiquement disponible. Rien ne saurait être plus facile que de nous mettre en quête d’une brassée de hérissons et de deux flamants roses.

Alice

Ne dites plus de sottises ! Je suis gelée. Pressons plutôt le pas que la nuit ne nous surprenne avant d’arriver.

Charles

Je vous prie d’excuser mes égards.

Alice

Vos égards ! Essayez-vous de me dire que je vous ai mal compris ?

Charles

J’entends vous épargner mes divagations.

Alice

Par des atermoiements ! Telle est donc cette manière aussi singulière que vous avez de faire croire que vous importunez le monde afin d’être prié en retour de n’en rien penser.

Charles

De grâce, n’en faites qu’un péché d’orgueil ! Il n’y a pas de mystère d’importance derrière tout ça : je tente simplement de me comprendre… Depuis bien des années, mon bureau ressemble à la chambre d’un enfant qui aurait sorti ses anciens jouets. Il m’arrive d’en être paralysé. Tous ces poèmes, ces fragments de pensées qui ont passé le temps de la prescription. Comprenez ! Je ne puis ni me résoudre à les abandonner à l’œuvre de l’ombre, ni me décider à la nécessité d’une publication.

                                                                                                                                                                    (extrait)