...Kali apprenait le dessin à des négrillons. Elle les aimait à s’en scier l’épaule. Elle emportait de lourds couffins remplis de bois flottés, de graines, de coquillages et de galets à peindre à quoi s’ajoutaient des sacs de bonbons. « Tu vas encore leur pourrir les dents ! » Elle attendait d’avoir dévalé quelques mètres pour me jeter en riant : « Raciste ! » Un taxi collectif la prenait au pied de la descente puis, à la gare routière, un bus d’un jaune tournesol, repartant sur une autre rampe, la lâchait une heure plus tard entre les baraquements de son école, entourée de champs de canne. Une fois partie, je flairais. Je flânais. Je décollais incidemment la morve sèche des bougies sur la rambarde. Je remuais le lit, étendais les draps au soleil. Je découvris un matin, une chenille écrasée sous son oreiller. Dans les coins, ses cheveux poussaient comme du lichen. Une esquille, une perle, une dent de requin séparée de son fermoir, chaque jour m’apportait des preuves d’existence. Je les mettais en boîte. Je pensais ainsi les préserver de l’ordinaire, avoir bientôt tout un nécessaire, et vivre comme un marabout. Mais à l’inverse : hors de leur usage, les fétiches s’abolissent.

 

Il m’en avait pourtant coûté un certain enseignement. Quelque part, dans un musée, je m’étais jadis penché sur le mouchoir d’une fille de baillis, aux initiales en forme de harpe dont les cordes nouées étaient brodées au point d’Alençon. Les cloches en verre devraient-elles témoigner sur ce qu’y déposent les facilités humaines ? Moins captivé que discipliné à quelque réflexe, mon geste avait malencontreusement attiré le gardien ; homme désoeuvré, jour après jour battu par la morosité à qui on ne peut en vouloir de saisir une occasion. - Je le vis, après moi, se soulager du maillot d’une momie. - Ainsi, forçait-il d’indécrottables intrus dans le cœur tendre des visiteurs, me confiant, au-dessus du fin carré de batiste, qu’il était toujours humide. Oui. Depuis une centaine d’années, il n’avait jamais séché. Nul ne savait par quel prodige les larmes d’une innocente, morte d’étiolement, pouvaient rivaliser avec les traces spectrales d’un suaire. Je l’écoutais. « L’amour ! » je lui servis enfin sans rivaliser d’imagination. « Ha ! Monsieur, vous n’y êtes pas, s’enflamma l’homme. Seriez-vous de ces jeunes gens qui pensent que les bons contes font les bons amants ? La chose est bien plus compliquée qu’elle n’y paraît. Ne parlez pas d’amour à la légère s’il vous plaît ! Celui qu’on croit porter aux autres est en vérité une affaire d’amour propre. Je peux vous dire que le poète qui fit souffrir cette jeunesse était un sacré salaud. »

 

Oui, mais l’amour d’une négresse ? Après, Kali ne s’essuyait pas. Elle ne se douchait pas. Elle nouait un turban, enveloppait son basalte d’un sari, y confinait l’odeur sous la soie vive. Elle allumait une cigarette. On se versait des verres. Je buvais distraitement. C’était pour me griser. Les lèvres glacées, je mordillais ses cils. De ses lobes, depuis sa nuque, je courrais à d’autres sources. Elle ressemblait alors à une chrysalide où je débusquais des signes d’éclosion. A travers les voiles, je finissais ce qu’il y avait encore à boire avant la naissance d’ailes. Mon sexe était armé pour la prendre mais l’ignorais. Je continuais à divaguer à la bouche. Je récoltais un fluide clandestin, voluptueusement rance. Je montais à ses tétins, abusivement durs et hauts. J’aimais croquer leurs réglisses. Qu’on cesse de nous en rabattre avec le café ! C’est du lait noir que je voulus tirer de sa chair, du jus de race. Cette bouche parle aujourd’hui du goût qu’elle salive encore. Je lui dois d’avoir traduit Kali en langues étrangères.

                                                                                                                                                                    (extrait)