…Il fait froid. Je ne dispose pour toute lumière que d’une lampe, si peu d’huile et quelques bougies. Le jour, je dois à un vasistas de déverser un flot cascadant de lumière pure. Du taffetas double la porte et un autre pan couvre la fenêtre. Quantité de rebuts encombrent la pièce. Il y a là plusieurs chaises empilées, une armoire vide en bois de rose et bien d’autres battants démantelés devant lesquels trône un bahut rustique. Il supporte un large cadre en équilibre dont la dorure découvre par endroit  l’os blanc du stuc et son assiette d’argile. Il a pu y tenir un miroir. Au sol, une fonte s’appuie pesamment sur deux des tiroirs. Le troisième garde du linge, des étoles en satin aux broderies élimées, des nappes pour l’autel. Sur la plaque de cheminée, Saint Georges triomphe du dragon brandissant cavalièrement un glaive. Le cheval renâcle, sabots levés. Des rameaux se plient et se referment sur lui comme une voûte. Une rivière s’épanche à l’arrière plan, bordée de saules révérants. Elle semble remonter une colline vers un château médiéval. Le saint porte la jupe devant le monstre  de foire, d'une espèce docile quand elle est rassasiée... Un guéridon me sert de table sur quoi un chandelier tend ses branches pleines de suif. J’ai mon fauteuil. Et pour la nuit une paillasse jetée sur le plancher. Je le veux ainsi. J'ai échafaudé le bâti de ce lit anormalement étroit contre la cloison. Devant, j’ai poussé un coffre. Ce ne sont que statuettes fatiguées à l'intérieur, quantité de missels et de livres tannés. Que sais-je encore de fientes, de plumes et de paille répandues par les oiseaux qu’il a fallu écarter. Tout cela est usé et tout cela est neuf lorsqu’on est naufragé.

Pauvre sœur Pélagie qui buta sur mon épave ici même en apportant une petite vierge sans tête et, croyant à l’œuvre d’un démon venu narguer la paisible communauté, s’évanouit. De mémoire de nonne, on ne s’était aventuré dans ce grenier, ou bien en rêve, quand le dernier croisé s’endormait pour l’éternité ventre à terre et les yeux au ciel, épuisé par ses contorsions extatiques. Mais Dieu ne s’en laisse pas compter avec la superstition. L'essaim des sœurs était bien accouru pour guérir la peur plus que soigner des bosses. Quant à moi, je dus à son cri de déchirer mon sommeil et à la herse du soleil de couper tout retour... Ainsi, me l’a-t-on répété, tant de fois conté comment je fus présent au monde sous l’aspect d’une grimace phénoménale, avais-je une barbe, de longs cheveux sales, l’habit d’un indigent, le geste économe, somme toute l’allure apostolique. Cette certitude vaut une naissance et toute la conviction qu’on a, après tant de témoins, d’avoir été soi-même son propre spectateur. 

J’ai reconnu depuis mes impressions comme n’étant pas de ce monde mais du mien. Les mots sont venus. Ils ont fabriqué cette image de corbeau posé sur les épaules d’un ange, détouré l’ombre bienfaisante qui se penchait sur moi. Je me sentais envahi d’un parfum de farine ou de lait. Celui de ce drôle d’oiseau coupant le feu solaire pour apaiser mes paupières rougies. Je le dis plus tard à sœur Clarisse : " C’est vous que j’ai vue en premier comme l’enfant reconnaît sa mère. " " Je suis heureuse que cela vous apporte quelque consolation ", m’a-t-elle répondu. Ce n’est pas rien. Sur quoi on ne fit et ne fait aujourd'hui plus ample cérémonie. De la plus normale des façons, il ne s'était passé une heure avant que de me trouver les bras sur des accoudoirs, savonné et huilé mais béant en dedans comme un puits.... "

                                                                                                                                                                    (extrait)