Zéro sur l’échelle de Beaufort. Pleine lune, zénith sans ombre, pas un souffle. Mer d’huile. Une dune farineuse à souhait. Les pélicans dorment debout. Ce que font nombre de bêtes, dormir debout, qui nous fatiguent : poissons sans cils dans leur bocal, chevaux que la crinière accable, pigeons, mouches, tous interdits d’un vrai repos. Des bibelots sans âge devant notre prêt à mourir. A nous le lit et la tombe couchée, à eux la gravité jusqu’à l’infirmité. Il n’y a qu’à voir les enfants et leur envie de les enfourcher avec si peu de manière à s’envoler. Mais pourquoi, demandent-ils, les enfants, les pélicans décollent de la terre ferme et se posent sur l’eau ? Quoi répondre ! Qu’ils s’ennuient de leur instinct volatile, que leur goitre sent trop la marée, qu’ils ont connu tant de piété et craignent les épines…Voyez plutôt, chers bambins, du côté du sang versé au nom de la paternité !

Entre le pool et la pinte, c’est là que vous trouverez vos pères. Leurs bateaux sont en rade. Pas même un vieux pour tirer du sable des vers élastiques jusqu’à la nausée. Aujourd’hui encore, la pêche est remise. Je l’ai dit : les pélicans ont la patience des sots et les hommes  leur ressemblent, convaincus qu’ils sont de leur éternité et de leur histoire. Et ici l’histoire a les pieds dans le sable. Pas de ruines ou de racines, non, du sable plus clair que du pain frais. Devant, dessus, dedans… qui peut dire son début et sa fin en le regardant couler sans pouvoir remonter jusqu’à la première pierre, sans pouvoir imaginer l’étendue future du désert. Hasard de toutes parts qui s’oppose à notre volonté. Nous voilà donc éphésien, mélancolique et philosophe de surcroît.

Tu ferais mieux d’aller faire tes pâtés, Strigoli, ils me lancent en découvrant leurs chicots.

Et les voilà qui s’esclaffent. Ils se tapent le ventre. C’est ça. Oui, je leur donne du cœur. Leur humeur n’est pas aussi mauvaise que leurs dents. Tout pourrait même s’arrêter là. Je pourrais les envier de ne jamais enlever les grains dans leurs tignasses et de puer le poisson mais ils ne peuvent pas se retenir de se raconter, de rendre tout compliqué à remonter le temps jusqu’aux clepsydres, aux sabliers ou autres vilains gnomons. Et de touiller. Et d’écouter le bruit de leurs intestins comme si c’était le chant des sirènes. Et de les maudire comme des sorcières. Chercher l’augure dans une bouteille qu’on lève à la mer avec un geste de semeur, vertige, fièvre que tout ça ! La croyance ajoutée à la mémoire sème le rêve dont la conscience ne récolte que l’illusion.

Pour le vrai, il faut se lever de bonne heure et du bon pied. L’enfoncer dans ce sable. Entendre crisser ses os jusqu’à ses dents. Partout, il est dans l’encre, entre les pages. Il grimpe sur les toits. Il use les rues et jusqu’au cœur des volubilis où il égare des abeilles, dans les caniveaux sous les ongles mauves égrappés des jacarandas. Même là, sur le plancher du John Dhow, et au fond des verres. Le soir, il remplit les poches à la place de l’argent bu. Il sèche dans les plis de ce qu’il leur reste d’amour, collé aux draps. C’est ici très exactement sur Falwasser que le sable donne son sens au néant, où la dune et l’erg comptent le même destin. Où la poussière retrouvera la poussière.

J’hésite. C’est une chose de montrer du doigt cette arche hissée en haut d’une plage - il faut la voir -, c’en est une autre de susurrer  aujourd’hui tant de jolis mots fabriqués : lambrequin, varangue, frangipanier, macadamia. Ce tesson de temps porte l’atavisme de sa naissance...                                                                                

                                                                                                                                                                    (extrait)