137 pages / 13 illustrations noir & blanc / 20,5 x 14 cm

 

 …L’édicule était posé à droite de l’entrée du Saint Sauveur, le cimetière de Calavon. Phare breton par sa tour. Maison de garde-barrière par ses piliers de briques rouges. Kiosque à journaux par son guichet. De l’extérieur, il ne semblait pas qu’on pût y faire autre chose que de rester assis mais le volume intérieur aurait logé une famille. Elzéarine tirait parti de cette double disposition. La plupart du temps pour le tricot et, à bien des égards, en prouvant les ressources inestimables du repère. Personne n’y était jamais entré autrement qu’en passant la tête.

Elle avait eu ses premières aiguilles à l’époque de la mercerie confiserie de la place Custellum. Elle avait crocheté des kilomètres de coton en napperons, rideaux et dessus de lit. Tricoté les débardeurs des commissionnaires de l’ancienne usine Sobicon. Les chaussettes en cheviotte du directeur actuel qui était alors stagiaire équeuteur. Il fallait mourir ailleurs pour ignorer son pliant. Elle le sortait à la bonne saison sur le gravier blanc de l’esplanade, toile verte imprimée de losanges rouges aux lis beiges, une galette rembourrée en velours jacquard. Elle se couvrait d’un plaid écossais, se coiffait d’un bonnet fait main à oreillettes pour les funérailles tardives. On mourait par tous les temps et plus encore par les temps incertains. Quand la crasse mouillée déforme les os. Quand la nuit rentre par les orbites à l’heure du goûter et creuse les vieux crânes. Elle recevait des peaux cirées sur les cals, des pieds mauves d’automne, des carcasses mangées du dedans aux yeux moisis.

Elzéarine Fortuné aménageait la mort, lui bordait le lit. Elle laissait les âmes aux dresseurs de tort. Elle ravaudait le prêt à souffrir. Du point mousse au jersey, elle avait ainsi monté une réserve d’écharpes douillettes, de mitaines, de caleçons et de cagoules. Gamme purpurine. On ne piétinait plus longtemps au bord des trous. Le cimetière recevait assez de clients apprêtés pour la fosse sans qu’elle dût encore cueillir les invités après la fermeture, abandonnés comme des poivrots refroidis... 

                                                                                                                                                                  (extrait)