77 pages / 1 illustration noir & blanc / 16,5 x 11 cm

 

…Je vois des poireaux en vrac au bord de l’allée et des lignes tracées au cordeau. L’espace d’une main sépare les trous du plantoir. Des poignées de terre tassées par un verre d’eau retiennent ces doigts greffés. Ils pointent le ciel comme une interminable sanction mais cette gravité dérisoire finit par s’accomplir. Autant de butes montent autour du légume vertical. Il s’allonge par le blanc et forcit comme le manche de la bêche. L’impitoyable processus se concentre à l’essentielle rectitude. Entre le vert et le bulbe passe une droite qui part tel un rayon au bout de l’univers ainsi relié au centre de la terre. Le bleu de Solaise et le gros jaune du Poitou ont le cœur tendre mais la tête élevée par leur condition cosmique. Le jardinier appuyé sur sa binette regarde dans le vague. Il fait le poireau et le voit grandir. Il attend pareil miracle de son propre destin. Sur les chapiteaux des colonnes il n’y a qu’une saison pour les feuilles d’acanthe, elles commencent à tomber. Aux corniches des cathédrales, des bêtes basculent dans le vide retenant un souffle sous leurs grimaces. Aux frontons, les madones entrouvrent leurs lèvres et leur geste n’ose pas aboutir sa caresse. Des suppliciés gardent leur souffrance dans les plis de la gouge. La magie est dans ce silence contenu. Depuis longtemps les statues immobiles ouvrent la bouche, tendent leurs veines pour parler. Alors que le papier essuie nos fesses et nos esprits. Et que du même feu la crotte et la pensée donnent un peu de lumière et beaucoup de fumée. Pour tous les mots d’occasion raturés et les discours bredouillés, quelques histoires se sont changées en épitaphes. Dans la roche ce sont des fossiles muets. Car ces pierres ne parlent pas plus que les autres. Mais elles ne disent rien parce qu’elles savent pourquoi se taire. Et pour l’éternité qui crève d’avoir trop attendu, pour ses temples qui s’effritent comme du pain d’épice, ses livres brûlants de fièvre, elles servent à bâtir un mur. Un mur fait d’un seau de sable et d’un cartable rempli de livres…

                                                                                                                                                                                                                    (extrait)