48 pages/ couleur / 27 x 22 cm

En grandissant, se dit-elle, ce fût devenu un enfant terriblement laid ; mais cela fait, je trouve, un assez joli cochon. » Et Alice se demanda encore comment changer quelques enfants, si peu réussis à son goût, en cochons de meilleure composition. C’était une expression de bon sens car n’avait-on pas communément admis jusqu’ici qu’un prince du plus bel aspect tourne en crapaud hideux et que les rats, des plus insignifiants, dissimulent des laquais serviles. Il est vrai par ailleurs que la pensée d’Alice trahissait une sensibilité secrète fixée sur les pieds panés autant qu’attisée par le charme porcin. La suite prouve que, devenue adulte, elle oublia tout autant la saveur des pieds de porc si grossière à son esprit et trop fade pour son palais, que la beauté des cochons relativisée par les années. Elle ne se consacra plus qu’au maternage de sa propre progéniture justifiable, à son heure, d’être convertie en gorets. Grégoire Samsa, lui, se réveilla un matin changé en cafard mais nul ne l’aida à trouver son équilibre eu égard à la condition nouvelle. Il ne pouvait être l’objet d’aucune sollicitation ni sociale, trop inutile, ni affective, trop insupportable. Il en mourut. Une seule compensation posthume vint de la femme de chambre qui replaça son calvaire d’insecte d’une courte phrase à sa juste place zoologique, exprimant ainsi quelque forme de reconnaissance : « …crevé comme un rat ! » Cette femme avait-elle en tête une autre triste affaire ? Mémoire de rongeur, une petite souris grise à moustaches noires s’était suicidée en plaçant son museau entre les dents du chat tant elle n’avait enduré de voir souffrir un amoureux désespéré. Des petites filles précipitèrent vraisemblablement la fin de cette petite souris en marchant sur la queue du chat. Elles étaient aveugles mais nombreuses confirme le récit. Alice se trouvait-elle parmi elles, yeux mi-clos, feignant de ne rien voir ? On la savait espiègle et obstinée à provoquer le chat du Cheschire lequel se disait fou. Aussi reprit-elle promptement le chemin du retour vers le salon de thé, ses tasses et les biscuits sablés. Depuis, les cochons sont plus roses. Les souris plus braves. On n'a jamais remis en question la prospérité porcine ni le commerce des souris sous nos oreillers. Le chat se joue encore de notre superstition,guettant sournois la caresse des petites filles.                                                                     (texte intégral)